Dimanche 1 février 2026, Musée d´art et d´histoire du Judaïsme, Paris
J’aimerais contribuer à l´analyse du livre de Sébastien Tank-Storper avec quelques souvenirs d’un juif argentin.
Je suis né à Buenos Aires et j’ai toujours vécu dans un appartement avec vue sur la Gare et sur la Plaza Once. Ce chiffre 11, commémore le 11 septembre 1852, un moment compliqué à résumer, mais qui constitue un des jalons qui ont permis la constitution d´un Etat fédéral.
J´ai suivi le double parcours, assez habituel à l´époque, de la scolarité juive et de la scolarité publique.
Je traversais la Plaza Once jusqu`à l´école publique primaire et je prenais le métro à la Plaza Once pour arriver à un mon école secondaire, un établissement dépendant de l´Université publique.
L´apprentissage de l´hébreu et de l´histoire juive nous occupaient les après-midis.
Une fois obtenu mon diplôme de droit à l´Université publique, je me suis intéressé aux institutions européennes et j´ai gagné une bourse pour faire des études à l´Université Catholique de Louvain. Par la suite, j´ai fait une carrière de juriste au Bureau international du Travail, à Genève.
Je voudrais revenir à Paris, et rappeler qu´un dimanche, il y a Onze ans, le dimanche Onze janvier 2015, Héctor Timerman, incognito, a pris part à la marche pour protester contre les assassinats de Charlie Hebdo. Toutefois, Timerman, à peine rentré à Buenos Aires, a été obligé de se justifier dans une conférence de presse, à la Maison Rose, au siège de la Présidence de la République, pour expliquer que le dimanche Onze janvier, il avait signé le livre de condoléances et pris part à la marche de solidarité avec Charlie Hebdo.
Héctor Timerman, pendant trois années, avait été consul à New York et pendant deux années ambassadeur à Washington nommé par Néstor Kischner. Timerman a été ministre des affaires étrangères, cinq ans, pendant le mandat de Cristina Fernández de Kischner.
La cérémonie pendant laquelle Gerardo Werthein a prêté serment comme Ministre des Affaires étrangères n´a pas eu lieu « devant le Parlement » (p. 311), elle a eu lieu à la Maison Rose.
En fait, il n´y a pas eu un « rouleau de la Torah » à la cérémonie du serment (p. 311).
Le Président Milei est arrivé avec un livre de la Torah, le Pentateuque, qu´il a posé sur la table. Au moment de prêter serment, Werthein a mis sa main sur ce livre. Milei a repris le livre, en a sorti une petite feuille et a lu un court commentaire sur Lech Lechá, le chapitre 12 de la Genèse.
La courte cérémonie a eu lieu lundi 4 novembre 2024, ce qui correspond exactement au 55e anniversaire de la mort de ma mère à Buenos Aires et qui explique l´attention que je porte à ce qu´on dit sur la parashá de cette semaine du calendrier hébraïque.
Prêter serment sur la thora n´a certainement pas aidé Werthein; il est resté ministre pendant un peu moins d´une année du calendrier julien, sans oublier sept mois à l´Ambassade de Washington.
Bernardo Grinspun, non-mentionné dans l´ouvrage, a occupé le ministère de l´économie durant la présidence de Raúl Alfonsín, pendant deux années.
José Gelbard, Carlos Corach et Héctor Timmerman ont eu des responsabilités ministérielles éminentes dans des gouvernements péronistes.
Ces personnalités avaient des fortes attaches dans la « colectividad » et, dans un contexte parfaitement démocratique, elles ont été critiqués ou acceptés par la société argentine ainsi que critiqués ou acceptés par des représentants officiels ou informels de la communauté juive.
Dire dans l´ouvrage que Carlos Corach ou Héctor Timmerman n´ont jamais exercé « aucune fonction au sein des institutions juives » (p. 272) n´est pas faux, mais cette idée ne présume pas des attaches juives profondes de ces personnes, de leurs familles et des réseaux professionnels qu´ils ont tissé, en-dedans et en-dehors de la communauté juive.
Malgré ce que suggère la version en français de Wikipedia, Carlos Vladimiro Corach n´a pas été militant communiste. Dans ses mémoires, il tient à rappeler ses premiers engagements au sein de l´UCRI (Unión Cívica Radical Intransigente) et plusieurs documents de l´annexe de son livre de mémoires montrent le lien fort qu´il a eu avec la « colectividad » (Corach, Carlos, 18.885 días de política. Visiones irreverentes de un país complicado, Sudamericana, 2011, disponible en E-book).
Le dimanche 29 décembre 1946, rue Pasteur, au siège de l’AMIA, 6 344 membres participèrent aux élections de la commission directive. La Liste bleue, menée par Simón Lerner, mon grand-père maternel, l’emporta avec 3 034 voix.
Cet acte électoral a permis, pour la première et la dernière fois de l´histoire de l´AMIA, que pendant la période janvier 1947- décembre 1948, le président de la commission directive soit une personnalité indépendante, il aurait peut-être aimé se définir, à l´époque, comme « yiddisihiste », appuyé pour l´occasion par les bundistes et les ikufistes. Pendant cette période unique, les organisations sionistes ont été minoritaires dans la commission directive de l’AMIA.
Dans mon blog, j´ai raconté les initiatives prises par l´AMIA en vue d´assurer qu´une délégation se transporte de Buenos Aires à Varsovie pour participer, en avril 1948, aux commémorations de l´insurrection du ghetto, avec le soutien de l´AMIA.
En 1955, l´IKUF a publié les photos de cet évènement qui témoigne de la bonne entente, exceptionnelle, entre les courants les plus divers qu´il y a eu pendant cette période.
Vous reprenez la position de Nerina Visacovsky (p. 272), une historienne moderne de l´IKUF, en suggérant que les « ikufistes » auraient été « exclus de l´AMIA et de la DAIA ». Je voudrais nuancer cette approche « ikufiste » de l´exclusion et rappeler que l’IKUF avait suivi les consignes staliniennes, c´est leur fidélité à Moscou qui a provoqué la marginalisation.
Je voudrais signaler un point de contact entre votre livre et les souvenirs que je déroule ici.
C´est Paul Rozenberg qui m´a offert votre livre.
En octobre 2024, France 5 a diffusé le film « Insurgées ! Les résistantes du ghetto de Varsovie », réalisé par Rafael Lewandowski et produit par Paul Rozenberg. Le film permet de découvrir des images de la cérémonie que j´ai mentionné de l´inauguration du Monument aux Héros du Ghetto, qui compta avec une délégation argentine.
Le film montre le courage des combattantes du Ghetto, de Rachel Auerbaj et Tsivia Lubetkin, et surtout, l´actualité de leurs idéaux pour lesquelles elles se sont battues.
A Buenos Aires, en avril 1968, nous avons rempli un stade pour accueillir Tsivia Lubetkin, et la devise principale été : Pour la dignité humaine, contre le racisme et l’antisémitisme – Debout, debout, debout contre le nazisme ! / Por la dignidad humana, contra el racismo y el antisemitismo – De pie, de pie, de pie contra el nazismo.
Avant de conclure, j´aimerais rappeler l´intérêt de la période dite de la « Revolución argentina », la période militaire 1966-1973. Dès les premières semaines de cette période, les autorités issues du coup d´Etat de juin 1966 ont licencié des universitaires et des chercheurs et provoquèrent l´exode d´un nombre considérable d´intellectuels juifs. J´aimerais rappeler l´accueil en France de Hersch Gerschenfeld, Coco Gerschenfeld a été notamment directeur du Laboratoire de Neurobiologie à l’ENS.
Pour l´année 2001 (p. 362), la chronologie signale que « Le président radical Fernando de la Rúa élu quelque mois plus tôt est contraint de démissionner ». De la Rúa a gouverné deux années et quelques jours, il avait été élu en décembre 1999 et sa démission a eu lieu le 21 décembre 2001.
Pour l´année 2015 (p. 362), la chronologie annonce que « L´élection de Mauricio Macri met fin à douze années de gouvernement des époux Kirchner et marque le retour à une politique de libéralisation économique ». Néstor K a été président pendant quatre années (2003-2007). Après des élections, Cristina Fernández de Kirchner a été présidente de 2007 à 2011. Néstor est mort en octobre 2010. Cristina Fernández de Kirchner a été élue pour une période de quatre ans, après la mort de Néstor.
***
Je voudrais terminer avec une note récente sur la présence juive en Argentine : en décembre 2025, la salle de cérémonie de mon école secondaire publique a été restauré grâce au mécénat d´un couple d´anciens élèves, Mariana et Marcelo Mindlin. Les Mindlin ont réussi dans le secteur de l’énergie, et, en même temps, se sont beaucoup impliqués dans les institutions communautaires.
